Voici en exclusivité pour Intelink News, une enquête qui fut censurée par France Soir début 2005. Le journaliste auteur de cette enquête n'est autre que Jean-Paul Ney, grand reporter, qui après avoir été remercié par Canal Plus, se verra refuser toute publication dans France Soir... forcément juste quelques jours après avoir travaillé sur l'article qui suit ! Déjà il parlait de Yves Bertrand, déjà, on pouvait lire le témoignage du commissaire Patrick Rougelet, évincé par Yves Bertrand que ce dernier a tout simplement blanchi dans son ouvrage paru la semaine dernière. Une investigation qui peut en apprendre beaucoup sur le comportement de Bertrand à la tête d'une police politique qui ne l'est plus.
En 12 ans de règne d’Yves Bertrand, les Renseignements Généraux avaient pris une configuration axée sur la personnalité de leur chef. Notes blanches et documents confidentiels baladeurs, journalistes sous perfusion, irruption du service dans des scandales politiques... Un ancien raconte.
Au cœur du 17e arrondissent de Paris, je retrouve l’ancien commissaire principal des RG, Patrick Rougelet. En effet, depuis l’arrivée du préfet Mailhos à la tête du service beaucoup de choses ont changé. Le commissaire Rougelet, qui a eu affaire aux coups bas de l’ex homme fort des RG -le très controverse Yves Bertrand- fait un point sur le passé et l’avenir de ce service. « Pascal Mailhos en arrivant a trouvé face a lui un système figé, tant au plan des missions que des personnels. Son premier souci a été de recentrer les missions sur le terrorisme, les communautarismes, les violences urbaines au détriment des missions traditionnelles de surveillance du politique et des medias » constate Patrick Rougelet, « en faisant cela il restitue à ce service de sécurité intérieure sa vocation policière, les fonctionnaires de police n’étant ni des politologues, ni des sociologues, ni des météorologues, encore moins des journalistes… ». Et Rougelet sait de quoi il parle ! Lui qui a vécu l’ère Bertrand -surnommé ‘l’inoxydable’ mais encore le ‘Talleyrand des RG’ par des journalistes amis, ou ‘le taliban des RG’ par des esprits facétieux- dont il avait déjà raconté les dérives dans son livre « RG, la machine a scandales ».
A la question « quel était l’homme le plus puissant de France ? » beaucoup seraient tombés dans le piège en pensant à un riche et puissant industriel, à un homme politique, à un militaire de haut grade. En effet, à l’âge où l’information est une arme, que penser d’un homme qui pendant près de douze années a récolté secrets sur secrets ? Un homme qui fut à la tête de plusieurs milliers de fonctionnaires (3800) ayant le champ libre pour espionner du plus habile terroriste au plus simple citoyen ; un homme qui le jour de son pot de départ, ne s’est pas retrouvé avec grand monde à ses côtés, juste une quinzaine de ‘fidèles’ qui lui ont offert quelques bouteilles de whisky et un livre d’art sur les petits maîtres du XVIIe siècle. Aucun représentant officiel du cabinet du ministre, ni de la DGPN ne s’y trouvait. Cet homme c’est Yves Bertrand, l’ex-patron des RG, le prédécesseur de Pascal Mailhos, nommé le 21 janvier 2004 après une ‘guérilla’ mediatico-policiere entre l’Elysée et l’Intérieur.
« L’ex-patron des RG sait trop de choses, vous ne pouvez pas imaginer tout ce que les RG ont couvert pendant les années Bertrand, surtout au niveau politique » affirme dans l’anonymat un policier qui est passé des RG à la DST. Yves Bertrand a donc quitté son poste ayant atteint «la limite d'âge prévue par son corps», dixit à l’époque le porte-parole du gouvernement, Jean-François Copé. Bertrand devait passer à l’Elysée, à ce jour, il n’y est toujours pas, les langues commencent à se délier et, info ou intox, sa réputation est telle que certains, par exemple, ont vu sa main derrière les pressions et les écoutes des juges de Nanterre. « Bertrand finira très mal, il a trop d’ennemis, il en sait trop sur trop de gens importants, ne parlons pas des affaires politiques que les RG ont couvert » nous confie un autre ex-flic de la maison passé dans le privé et aujourd’hui installé en Corse.
D’autre part, beaucoup de victimes de campagnes de presse parfois délirantes (Voir plus bas "RG : La valse des coups bas") soupçonnent, dans un nombre de cas respectables qu’Yves Bertrand en est l’inspirateur par confidences ou fournitures de documents. Ils forment un ‘club’ très fermé et très select qui passe au crible les campagnes du même style pour déterminer par le modus operandi -maintenant bien connu, de l’ancien hiérarque- si les attaques proviennent bien de lui. Leur expertise est reconnue tant au niveau des journalistes d’investigations sérieux que des magistrats, avocats ainsi que de certains politiques.
Le scandale des ‘notes blanches’
« Combien de carrières, combien de situations ont été brisées ces dernières années par la seule existence d'une note blanche défavorable colportant des ragots invérifiables » témoigne Patrick Rougelet, mis soudainement à la porte en 1996 pour avoir dérangé. Le 4 octobre 2002, le Ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, a donc mis fin à une très ancienne tradition des Renseignement Généraux en interdisant les ‘notes blanches’. Ces feuilles volantes non signées, ne comportant aucun en-tête, vierges et parfois de couleur jaune comme le veut la coutume, pouvaient circuler au plus haut niveau et ainsi arriver jusque sur le bureau du Ministre, sans passer par les différentes voies hiérarchiques. A l’origine des notes blanches, l’anonymat, une nécessité en vue de protéger les sources de renseignements ainsi que les policiers des RG.
Circulent alors toutes sortes d’informations impossibles à vérifier, les thèses les plus folles, les complots ou les réseaux les plus complexes sont alors apposés sur ces ‘blancs’ qui sont justement faits pour ne pas être identifiables. « Des types inventaient n’importe quoi, uniquement pour se sentir vivre, sentir ce pouvoir. Il suffisait d’apposer un nom sur un ‘blanc’ avec une thèse bidon pour que le type soit sur d’avoir les RG au cul et une enquête en bonne et due forme sur sa personne, même d’être sur écoute, c’était alors très facile de régler ses comptes ». Alors les notes blanches vraiment abolies ? Rougelet dit y croire, d’autres pensent le contraire « vous voulez faire cesser une pratique aussi vielle que la maison ? Vous rêvez mon bon monsieur » fait remarquer notre ex-RG installé en Corse.
Même abolies, les notes blanches restent dans les mœurs, même si elles ont circulé dans tant de rédactions pour, très souvent, régler des comptes, les journalistes complices continuent d’avoir leurs informations, sur notes blanches ou pas. Toutefois a l’occasion de rumeurs circulant dans les rédactions sur la pédophilie toute supposée d’un membre de l’entourage de Nicolas Sarkozy, Dominique de Villepin interpellé au Sénat sur la reprise de la pratique des notes blanches a catégoriquement affirme qu’elles « appartenaient définitivement au passe étant susceptibles de toutes les manipulations indignes d’une démocratie comme la France ». On y croit.
La presse sous perfusion
En matière de surveillance des medias, les RG se défendaient assez bien. Le service était censé permettre au gouvernement d'anticiper de quelques jours, voire de quelques heures, les informations qui sortaient. A force de côtoyer les journalistes dans les cocktails, les conférences de presse, les voyages ministériels et les déjeuners, les policiers de la section presse des RG finissaient par sympathiser. Les journalistes leur glissaient des informations au creux de l'oreille. Untel ne voyait pas d'inconvénient à évoquer le thème de son prochain article, de sa prochaine enquête. Un autre confiait une vacherie sur un de ses confrères. Revenu au service - c'est son travail - le fonctionnaire mettait en fiche ces discussions de salon. En échange, les journalistes - après tout c'est leur métier à eux aussi - cherchaient à obtenir des informations.
A son tour, le policier des répercutait ce que lui avait appris un autre journaliste ; il lâchait aussi sur quel sujet travaillait un deuxième, a quel poste postulait un troisième. Revenu à sa rédaction, le journaliste faisait part à son rédacteur en chef de ses infos policières. Une sorte de troc. « A ce petit jeu, les RG savent détecter les journalistes trop gourmands. Il est aisé de leur distiller, sous le sceau du secret, des éléments sur des affaires en cours. Certains journalistes sont ainsi littéralement sous perfusion des RG » confirme l’ex commissaire principal Patrick Rougelet « Comment résister a ces infos facilement obtenues ? Comme un dealer qui, au début, fournit la came gratuitement, le fonctionnaire des RG va rendre le journaliste dépendant de ce qu'il lui livre ».
Et les RG peuvent en donner des infos ! « J'ai vu défiler à la section presse tous les journalistes chargés des affaires sensibles. Certains, comme Edwy Plenel, ont su prendre depuis longtemps leurs distances. D'autres ont la réputation de fonctionner ‘en synergie’, comme on dit, avec la maison ». Appâté par une si bonne ‘source’, si riche et si accessible, plus d'un journaliste n'a pas vu le piège se refermer sur lui. D'abord, en échange d'un nouveau tuyau, il accepte de ‘laisser tomber’ une information, une enquête, un article, qu'on lui demande, amicalement, d'écarter. Ensuite, le journaliste y consentira, parce qu'on lui aura demandé ‘de ne pas nuire a une affaire en cours’, de n'en évoquer qu'une partie. Enfin, il acceptera, a son insu ou pas, de raconter une affaire tronquée. Dans tous les cas, il aura été manipulé. Au sein de la section presse, le sujet ‘qui manipule qui’ était souvent revenu sur le tapis.
« C’est quand même unique au monde, une police politique qui intoxique des journalistes carriéristes selon les affaires, des types se disent journalistes d’investigation et n’ont jamais bougé leurs fesses de leurs sièges, ils se reposent sur la facilité et une pseudo gloire » reconnaît un confrère exaspéré. Ces journalistes existent bien…
Mais souvent, l’implication des RG allait beaucoup plus loin « demandez à vos confrères de l’Investigateur sur quels fonds ils ont été distribués en France et qui leur fournissait les renseignements, vous aurez des surprises » lance l’ex RG installé en Corse. Pour Patrick Rougelet, qui a passé quatre ans à la section presse des RG, « Au jeu du chat et de la souris, les journalistes sont souvent les perdants ».
Sur ce dernier développement, le commissaire Rougelet conclu « consultez la presse parue sous l’ère Bertrand et faites le compte, tous medias confondus de l’évocation d’articles faisant état comme source de notes blanches ou de documents RG, et vous constaterez que l’on ne peut plus parler de ‘fuites’ mais qu’il s’agit de ‘fleuves’. Lorsque vos confrères posaient a Yves Bertrand des questions sur l’origine desdites fuites, il répondait invariablement que les notes blanches étaient photocopiées en 11 exemplaires… depuis l’arrivée de Pascal Mailhos, les sources se sont taries, au point ou vos confrères font le siège de la place Beauvau bâton de sourcier en main. J’en conclue donc que l’actuel patron des RG a fait changer le photocopieur dés son arrivée… »
RG : La valse des coups bas
Le commissaire Rougelet, auteur du livre « RG la machines à scandales » (ed Albin Michel, 1997) a été pendant des années la victime d’un système qui commence à s’effondrer. Tout commence en juillet 1995, un rapport embarrassant pour Yves Bertrand, directeur central des renseignements généraux, mettant en évidence les dysfonctionnements de ce service, notamment en matière de manipulation de la presse et du monde politique, est adressé par le commissaire principal Patrick Rougelet à Matignon, à l'attention d’Alain Juppé.
Le dossier est intercepté par le Préfet Roulet, chargé de mission à Matignon, ami de Bertrand, à qui il remet l'ensemble des pièces. Yves Bertrand, furieux, déclenche alors une enquête administrative confiée à l'IGPN, en prétextant une opération de déstabilisation à son encontre pouvant déboucher sur une importante affaire judiciaire (sic !). Brutalement, le 2 octobre 1995, se déclenche une campagne de presse d'une rare violence, entièrement calomnieuse, mettant en cause le contrôleur général Jean-Paul Musy, le commissaire principal Patrick Rougelet, et l'inspecteur principal Gérard Vavrand, qui se verront, pendant trois semaines, accusés d'être des maîtres chanteurs (des corbeaux…), des trafiquants de voitures volées à l'Est et d'armes, ainsi que de monter des dossiers sur leur hiérarchie et de les monnayer à la presse… !
Les poursuites en diffamations intentées par les victimes démontreront, de l'aveu même des journalistes, que cette campagne avait été montée par des fonctionnaires des renseignements généraux et de l'IGPN, et notamment « par l'entourage d'Yves Bertrand et de Bernard Dalle » selon la formule consacrée lors des débats d'audience. Tous les journalistes ont été condamnés le 28 juin 1996, en voici un extrait :
- Jugements n°8, 9 et 10 condamnant Thierry Oberle pour diffamations dans les articles du Figaro en date du 25/10/95 (« la brigade des coups bas ») et du 27/10/95 (« La valse des ripoux »).
- Jugements n°21, 22 et 23 condamnant Roger Théron et Laurent Léger pour diffamations dans articles de Paris Match du 26/10/95 (« Police contre police : des drôles de flics montaient des dossiers contre leurs chefs »).
- Jugement n°24 condamnant Mathieu Aron pour diffamations dans le journal de France Info du 16/10/95.
- Jugements n°25, 26, 27 et 28 condamnant Jean-Charles Marchand pour diffamations dans le journal de Radio Monte Carlo du 13/10/95.
- Jugements n°29 et 30 condamnant Xavier Beneroso pour diffamations dans les journaux de RTL du 12/10/95 et du 14/10/95.
(Source des jugements : presse, greffe et Commissaire Rougelet)
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